La Planète Six

Bitch on the beach

Lettre à Jean-Yves

Nous t’adressons cette lettre sachant bien qu’il y ait peu de chance pour que tu la lises. Mais sait-on jamais…les bouteilles jetées à la mer finissent toujours par toucher quelque rivage. Peut-être as-tu toi même, en culotte courte et ciré jaune, à l’âge où l’on croit encore aux sirènes, jeté quelques-unes de ces missives embouteillées dans la rade de Lorient, une ville qui t’a vu naitre avant d’en devenir le maire, puis député du Morbihan, Président du conseil régional de Bretagne, Secrétaire à la mer sous François Mitterrand, Ministre de la défense sous François Hollande et enfin Ministre des Affaires Étrangères aux ordres de ton nouveau maitre, Emmanuel Macron.
Les fans du FC Lorient savent ce qu’ils te doivent, tout comme les bonnets rouges, les éleveurs intensifs de porcs, et les algues vertes envahissantes et meurtrières, toi qui a autant combattu l’écologie politique que défendu le foot local. Et désormais, les passagers de l’Aquarius, pauvres diables perdus en mer qui ne demandaient qu’un port pour accoster, le savent tout autant.

Ainsi, le 13 juin 2018, tu expliquais aux députés français les raisons du gouvernement pour ne pas laisser ce bateau toucher la terre des défunts droits de l’homme. Selon toi, 3 principes justifiaient une telle décision :
- d’abord, très cyniquement, tu invoques le principe d’humanité.
- ensuite, un principe émanant de la Convention Internationale sur la Recherche et le Sauvetage Maritime qui veut que ce soit le port le plus proche et le plus sûr qui accueille un navire en détresse.
- Enfin, un principe de pragmatisme : l’Espagne ayant “proposé que Valence soit le port le plus proche et le plus sûr” pour l’Aquarius, il n’y a pas lieu de les contredire. Et pour ceux qui ne comprendraient pas cette phrase, tu leur conseille de regarder “ les cartes “.

Le problème Jean-Yves est que tu parles d’humanité de la même manière que le fait ton supérieur hiérarchique : avec beaucoup d’hypocrisie. Tu fais de grandes phrases mais de tout petits gestes, tellement petits qu’ils en sont invisibles. Car cette Convention Internationale sur la Recherche et le Sauvetage Maritime, nous l’avons lu et relu sans trouver la moindre trace de ce fameux principe du “ port le plus proche et plus sûr “. Quand bien même il existerait, nous avons, comme de nombreux autres, regardé “ les cartes “. Ajaccio et Marseille se trouvaient bien plus proche de la position de l’Aquarius que Valence. Faut-il en penser que les ports français sont moins sûrs que leurs homologues espagnols ? Ou que tu disposes de cartes, toi l’agrégé d’histoire, l’ancien secrétaire à la mer, que les autres n’ont pas ?
Et que penser d’un pays qui proposerait qu’un port soit proche et sûr ? Comment peut-on réellement formuler une telle proposition ? On peut à la limite proposer qu’un lieu soit sûr…mais proche ? Que cela signifie-t-il ?

Il y a différentes explications possibles.

La première et ce n’est pas la plus respectueuse donc nous l’écarterons d’emblée :
que tes 71 ans t’empêche de lire des cartes correctement.

La seconde :
que tu parles d’autres cartes. Par exemple les cartes de visite de tes amis les marchands d’armes, toi qui, sous François Hollande, président le plus guerrier de toute la cinquième république, a quadruplé leur chiffe d’affaire au point que Serge Dassault, un nom qui ne s’invente pas, te désigne comme « le meilleur ministre de la Défense qu’on ait jamais eu ». Il est vrai que tu as réussi l’exploit de vendre ses avions Rafale à 2 grands pays dont les gouvernements prouvent chaque jour leur sens de l’humanité à leur manière, l’Égypte et le Qatar.

A moins que ce mot de carte encore désigne celles qui ont marqué ton parcours politique, de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne à La République En Marche en passant par le Parti Socialiste où tes collègues te surnommait le “saumon rose “ en référence à ta capacité à naviguer au-dessus des courants, conservant ton poste de ministre de la Défense sous les gouvernements de Jean-Marc Ayrault, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve.

Mais l’explication la plus probable se trouve sans doute dans le second tour de l’élection présidentielle du 7 mai 2017. Ce jour là, ton nouveau patron, Emmanuel Macron, faisait face à la représentante du Front National, Marine Le Pen. Dés lors, le mot d’ordre a été donné d’aller chercher des voix parmi ses électeurs. Et d’engager une sévère politique migratoire que ses prédécesseurs n’avaient jamais osé.

Cette session sur la méditerranée, nous te la dédions Jean-Yves. Nous espérons que toi aussi un jour, tu te retrouves embarqué sur un navire en détresse à la recherche d’un port qui soit le plus proche et le plus sûr. Nous la démarrons par un extrait des Vacances de Mr. Hulot, hommage à ton ex-collègue. Le discours du chef de gare qui dirige les passagers vers leur train est aussi inaudible que le tien. Avant de naviguer sur la grande bleue, tu pourrais en profiter pour utiliser tes talents de séducteur sur les plages marseillaises comme tu as su si bien le faire auprès des dictateurs de tout poil pour qu’ils achètent de l’armement tricolore.

Même si elle n’est pas la seule responsable, l’armée française que tu as déployé au Mali, en Centrafrique, en Irak, en Syrie et en Libye est surement pour quelque chose dans le fait que des milliers de personnes cherchent à traverser la mer. Environ 1500 d’entre-elles y périssent chaque année. Devons-nous continuer à fermer les yeux ?

Jean-Yves, les cartes sont entre tes mains.